vendredi 30 juillet 2010

A côté des pêcheurs

L'eau venait clapoter à côté des pêcheurs et je me suis assis pour les regarder faire. Vraiment, je n'étais pas pressé du tout moi non plus, pas plus qu'eux. J'étais comme arrivé au moment, à l'âge peut-être, où on sait bien ce qu'on perd à chaque heure qui passe. Mais on n'a pas encore acquis la force de sagesse qu'il faudrait pour s'arrêter pile sur la route du temps et puis d'abord si on s'arrêtait on ne saurait quoi faire non plus sans cette folie d'avancer qui vous possède et qu'on admire depuis toute sa jeunesse. Déjà on est moins fier d'elle de sa jeunesse, on n'ose pas encore l'avouer en public que ce n'est peut-être que cela sa jeunesse, de l'entrain à vieillir.
On découvre dans tout son passé ridicule tellement de ridicule, de tromperie, de crédulité qu'on voudrait peut-être s'arrêter tout net d'être jeune, attendre la jeunesse qu'elle se détache, attendre qu'elle vous dépasse, la voir s'en aller, s'éloigner, regarder toute sa vanité, porter la main dans son vide, la voir repasser encore devant soi, et puis soi partir, être sûr qu'elle s'en est bien allée sa jeunesse et tranquillement alors, de son côté, bien à soi, repasser tout doucement de l'autre côté du Temps pour regarder vraiment comment qu'ils sont les gens et les choses.
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Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s'y mettre. On en a bien marre de s'écouter toujours causer... on abrège... on renonce... ça dure depuis trente ans qu'on cause... on ne tient plus à avoir raison. L'envie vous lâche de garder même la petite place qu'on s'était réservée parmi les plaisirs... on se dégoûte... il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu'on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l'intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres... mais on n'a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu'une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n'avoir pas trouvé le temps pendant qu'il vivait encore d'aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s'est éteinte à jamais un soir de février. C'est tout ce qu'on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l'a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n'est plus qu'un vieux réverbère à souvenirs au coin d'une rue où il ne passe déjà presque plus personne.


Deux extraits d'un livre noir et poisseux, mais extraordinaire, de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, que je viens de terminer. J'aurai donc mis toutes ces années à lire ce chef d'oeuvre...

mardi 20 juillet 2010

Mes chers humains

Quelle espèce ! Souvent, à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre... Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir; je connais leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience... Et pourtant, et pourtant... ils ne cessent de m'étonner.
Ah, mes chers humains... Comme cela m'enchante de les voir patiner et patauger! Aveugles, aveugles... toujours là à espérer, à tâtonner... Voulant à tout prix croire en ma bonté, comprendre leur destin, deviner quels sont mes projets pour eux... Oui, les pauvres, ils ne peuvent s'empêcher de chercher le sens de tout cela! Il suffit que je leur ménage une petite rencontre avec la naissance ou la mort et, aussitôt, ils sont convaincus d'avoir saisi quelque chose. Bouleversés chaque fois. Secoués jusqu'à la moelle.

Nancy Huston
Dolce agonia

mercredi 30 juin 2010

La prajna

Une chose ne peut pas être mise en doute, me dit pour finir le Dalaï-Lama : nous avons tous en nous-mêmes une qualité qui ne demande qu'à être révélée. Cela s'appelle la prajna. Nous pouvons tout nier, sauf cette possibilité que nous avons d'être meilleurs.
- Réfléchissons simplement là-dessus.
Il me saisit les deux mains et les tient longuement dans les siennes.
Il me regarde en souriant.
Comme toute conversation, celle-ci nous conduit au silence.

Dernières lignes du livre 
La force du bouddhisme, mieux vivre dans le monde d'aujourd'hui
par Sa Sainteté le Dalaï-Lama et Jean-Claude Carrière

Cette lecture a été le début, certes lointain, de ma quête, même si j'ai mis bien du temps à reprendre le chemin que j'avais entamé à l'époque...

samedi 26 juin 2010

Au dos des romans

Ce qu'ils mettent au dos des romans, je vais vous dire, c'est à se demander si c'est vraiment écrit pour vous donner l'envie. En tout cas, c'est sûr, c'est pas fait pour les gens comme moi. Que des mots à coucher dehors - inéluctable, quête fertile, admirable concision, roman polyphonique... - et pas un seul bouquin où je trouve écrit simplement : c'est une histoire qui parle d'aventures ou d'amour - ou d'Indiens. Et point barre, c'est tout.

Marie-Sabine Roger
La tête en friche

Excellent livre...

mardi 8 juin 2010

L'admiration

Il se peut que nous ne soyons vraiment nous-mêmes que dans l'émerveillement, l'éloge, la reconnaissance. Là s'exprime le meilleur de notre être, ce qui chante, s'ouvre et va à la rencontre de Celui qu'on ne peut nommer.
L'admiration n'est qu'un des noms de l'Espérance, une petite voie d'Espérance. Sortir du moi, souvent étroit et sombre, pour se laisser saisir par l'admiration. Décaper l'être de sa couche d'usage et d'usure afin de contempler ce qui se présente de beau aux yeux éteints, habitués.

Colette Nys-Mazure
Célébration du quotidien

lundi 31 mai 2010

Les mots

En petits paquets
en menus troupeaux
les mots

en sombres bouquets
en gluants grumeaux
les mots

lassé de leur ton faux
j'attends qu'enfin s'isole
une Parole

Pierre Etienne
Frère de Taizé
Poésie Nomade

vendredi 28 mai 2010

La ferveur des cantiques

Il est plus médiatique d'afficher le malheur, le désamour, l'échec, que de s'avouer heureux. On a vite fait de stigmatiser les soi-disant rêveurs qui croient encore à l'amour longue durée. Les critiques transforment leurs propres frustrations en jugements ironiques, destructeurs: comment accepteraient-ils que d'autres cinglent vers un point qu'eux-mêmes ont renoncé à rejoindre?
Non pas image idyllique et mièvre, mais dynamisme de l'élan qui unit Eros et Thanatos. Non le bonheur béat, bêta, mais la recherche d'une alliance en mouvement perpétuel, comme les amoureux de la Bible.
A force de se chercher
de se trouver
de se perdre
de rouvrir le sentir des rencontres
de déplorer les malentendus les impasses
de célébrer les retrouvailles
ils déboucheront dans la clarté sans fin
la ferveur des cantiques (1).

Colette Nys-Mazure
Secrète présence

(1) extrait de Chant de feu, recueil de poésie de l'auteure.

Je précise que le titre exact de ce passage est Cantique des cantiques.

mercredi 26 mai 2010

Derniers fragments

Je ressors d’un livre de Christiane Singer « Derniers fragments d’un long voyage » profondément marqué, ému, troublé, émerveillé, tremblant devant une exceptionnelle découverte. A l’approche imminente de sa mort, cette femme a su sublimer ses derniers instants sans tomber dans une quelconque litanie de rétrospective ni dans le pathos, mais en continuant à se projeter vers ce qu’elle a sublimement appelé sa « nouvelle naissance ». Nous vivons avec elle des moments très forts de partage avec les siens ou ses amis, nous vibrons avec elle pour l’émergence d’un réel bonheur et d’une totale sérénité, nous partageons la simplicité avec laquelle elle s’accorde le droit de parler de ses souffrances.
Bien sûr, tout cela résulte chez elle d’une longue pratique d’un travail intérieur. Aussi, je prends en plein cœur une réelle leçon de vie. Je suis encore dans ce livre et j’y serai longtemps encore… Moi qui ai souhaité depuis toujours mourir sans m’en apercevoir, j’en viens à souhaiter le contraire pour me laisser le temps de me préparer.
Je ne suis qu’un débutant sur le chemin, mais je suis sur le chemin.
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Voici trois extraits de la fin du livre, écrits dans le dernier mois de Christiane Singer.
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Je remarquais voilà quelques années qu’en vieillissant, il fallait chaque matin au réveil aller se chercher plus loin. Maintenant il peut m’arriver de partir comme à une pêche miraculeuse sans garantie de trouver dans le fatras du réel celle que j’étais hier encore. L’essentiel est de ne pas m’être attachée à « celle que j’étais hier encore » ni de vouloir coûte que coûte la reconstituer comme le font certains savants pour les tyrannosaures à partir d’un hachis de bribes d’os. Il s’agit tout au contraire de s’éprendre du jour neuf, de laisser l’intelligence de la vie se déployer. Chaque jour se doit d’être une création totalement nouvelle.


Quelle émotion que de voir instantanément – lorsque n’y entre ni souhait ni intention – se modifier la réalité elle-même à l’instant même où notre conscience de la réalité se modifie.
Je grandis.
Je grandis.
Je sens intensément cette croissance en moi. J’apprends à chaque instant comme jamais.

Et ce tout dernier extrait… Force de conviction...

Derniers fragments d’un long voyage. Voilà. Le carnet de bord est clos. Le voyage – ce voyage-là du moins – est pour moi terminé. A partir de demain, mieux : à partir de cet instant, tout est neuf. Je poursuis mon chemin.
Demain, comme tous les jours d’ici ou d’ailleurs, sur ce versant ou sur l’autre, est désormais mon jour de naissance.
Les six mois de vie que vous m’avez naïvement accordés le 1er septembre 2006, cher jeune docteur de Krems, je les dépose à vos pieds avec leur fruit le plus juteux : ces pages. Ma gratitude est totale.
J’ai reçu par ce livre le lumineux devoir de partager ce que je vivais dans ce temps imparti pour que la coque personnelle se brise et fasse place à une existence dilatée. Ce faisant, j’ai sauvé ma vie en l’ouvrant à tous, puisque toute vie, aussi longtemps qu’on la considère comme quelque chose de séparé et de « solide », se laisse égarer pour finir comme une paire de gants ou un parapluie dans la confusion des choses du dehors.
Il n’y a que perdre sa vie qui ait toujours le même visage : ne pas oser parier sur « l’homme intérieur », sur l’immensité qui nous habite. Ne pas oser l’Elan fou, l’Eros fondateur, ne pas plonger vers l’intérieur de soi comme du haut d’une falaise. J’ai plongé. J’ose le dire, oui, cul par-dessus tête, j’ai plongé !
« Tu connaîtras la justesse de ton chemin à ce qu’il t’aura rendu heureux. » Aristote.
Du fond du cœur, merci.