mardi 23 mars 2010

L'étoile d'or

Je dois, nous devons, ce poème d'Edmond Rostand à belle Isabelle, qui faisait partie (discrète, mais rayonnante) de notre groupe de marche dans le désert de l'Adrar en Mauritanie. Elle nous l'a adressé en souhaitant ainsi poursuivre un partage né dans le moindre grain de sable roux...

Ils perdirent l’étoile, un soir. Pourquoi perd-on
L’étoile ? Pour l’avoir trop regardée…
Les deux rois blancs étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton
Mais l’étoile avait fui comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l’âme avait soif d’être guidée
Pleurèrent en dressant les tentes de coton.

Mais le pauvre roi noir méprisé des deux autres
Se dit : « Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux. »

Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,
Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence…

Edmond Rostand, Le Cantique de l'Aile, 1922

Je précise que la marche dans les dunes mauritaniennes avait pour thème principal Le Cantique des Cantiques...

dimanche 14 février 2010

La vie est un cadeau

Quand on me demande comment échapper au stress, je conseille de ne pas rester les yeux fixés sur son nombril. Parce que si je le fais, je m'enferme dans une sorte de prison : moi. Or, moi, c'est petit, ça passe, ça "fuit d'une fuite éternelle", comme dit Pascal.
Donc, la conclusion... : il s'agit d'oublier son nombril, de regarder ailleurs. Alors, on comprend vite que la vie est un risque, mais surtout un cadeau. Me voici à cent ans, avec l'expérience d'une très vieille femme, qui a connu des guerres, des violences, des trahisons, des famines, mais aussi bien des gens, de tous âges, qui étaient capables de beaucoup d'amour. Donc, je peux dire que la vie est un cadeau !
Soeur Emmanuelle
J'ai 100 ans et je voudrais vous dire...
avec Jacques Duquesne et Annabelle Cayrol

mardi 9 février 2010

Invictus

Ceux qui, comme moi, ont vu Invictus le beau film de Clint Eastwood (ce n'est certes pas le meilleur film d'Eastwood, mais il est bien) ont remarqué cette phrase qui revient au moins à deux reprises "Je suis le maître de mon destin, le capitaine de mon âme", citation apparemment favorite de Nelson Mandela.
Invictus est un court poème de l'écrivain anglais William Ernest Henley (1849-1903). Le titre latin signifie « invaincu, dont on ne triomphe pas, invincible » et se fonde sur la propre expérience de l'auteur puisque ce poème fut écrit en 1875 sur son lit d'hôpital, suite à son amputation du pied. William Henley disait lui-même que ce poème était une démonstration de sa résistance à la douleur consécutive à son amputation.

Dans la nuit qui m'environne
Dans les ténèbres qui m'enserrent,
Je loue les Dieux qui me donnent
Une âme, à la fois noble et fière.

Prisonnier de ma situation,
Je ne veux pas me rebeller.
Meurtri par les tribulations,
Je suis debout bien que blessé.

En ce lieu d'opprobres et de pleurs,
Je ne vois qu'horreur et ombres
Les années s'annoncent sombres
Mais je ne connaîtrai pas la peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme.

mercredi 27 janvier 2010

Rûmî

J'ai entendu parler de Rûmî pour la première fois seulement il y a quelques semaines (dommage, mais c'est comme ça). Grâce à Charlotte, une guide spirituelle.

Djâlal-od-Dîn Rûmi, dit simplement Rûmî (1207-1273), n'est pas seulement l'un des plus hauts penseurs mystiques de tous les temps, un voyant qui (au XIII° siècle !) parlait de la fission de l'atome et de la pluralité des systèmes solaires, il est aussi l'une des plus grandes figures de la littérature universelle et le fondateur de l'ordre des derviches tourneurs. La mise de l'homme au diapason du cosmos, l'oratorio spirituel des derviches qui symbolise la ronde des planètes autour du soleil et, à un second niveau, le recherche du Soi, sont longuement célébrés dans les Rubaî'yât : comme les atomes, le soufi danse et la musique ne fait que "réveiller les mystères du cœur" (4ème de couverture du livre dont je vais parler).

Vouloir connaître Rûmî est affaire de longue haleine. J'ai souhaité commencer par la lecture de certaines de ses œuvres. C'est ainsi que j'ai abordé Rubaî'yât (traduit du persan par Eva de Vitray-Meyerovitch et Djamchid Mortazavi) qui est un recueil de plus de 1000 quatrains, petits poèmes limpides et transparents où s'irisent toutes les nuances des états spirituels : désir, passion, nostalgie, rêve, mélancolie, le sentiment dominant étant toujours, chez Rûmî, l'amour (extrait de l'introduction). En voici quelques exemples (choisis parmi les plus limpides et les plus transparents).


En souvenir de ta lèvre, je baise le rubis de ma bague
N'ayant pas celle-là, je baise celui-ci
Ne pouvant parvenir à ton ciel
Je me prosterne et je baise la terre.

Un amour est venu, qui a éclipsé tous les amours.
Je me suis consumé et mes cendres sont devenues vie.
De nouveau, mes cendres par désir de ta brûlure
Sont revenues et ont revêtu mille nouveaux visages.

Ô toi dont l'amour est l'essence du monde de l'émerveillement
Ce qu'apporte ton amour, c'est le boulersement
Combien de temps m'interrogeras-tu sur l'état de mon cœur brûlé
Alors que, tu le sais bien, tu le connais mieux que moi-même.

Mes lèvres ne s'ouvrent pas sans tes lèvres
Et l'origine des paroles n'existe pas sans tes lèvres.
Dieu a fermé la porte de mon cœur, en l'absence de tes lèvres.
Il m'a dit : "N'ouvre pas tes lèvres en l'absence de ses lèvres".

Si, dans l'enfer, je peux tenir une boucle de tes cheveux,
La condition des habitants du Paradis me semblera bien humble
Si, sans toi, on m'invite dans les prairies du Paradis,
Les campagnes du Paradis me sembleront bien resserrées.

Ô mon cœur, le moment de la guérison est venu
Respire avec allégresse, car cet instant est arrivé
Cet Ami qui apaise les peines des amis
Est venu en ce monde sous une forme humaine.

Si je cherche mon cœur, je le trouve dans ton quartier
Si je cherche mon âme, je la trouve dans tes cheveux
Lorsque assoiffé je bois de l'eau
Dans l'eau je vois l'image de ton visage.

mardi 15 décembre 2009

Maintenant j'ai grandi

Enfant
j'ai vécu drôlement
le fou rire tous les jours
le fou rire vraiment
et puis une tristesse tellement triste
quelquefois les deux en même temps
Alors je me croyais désespéré
Tout simplement je n'avais pas d'espoir
je n'avais rien d'autre que d'être vivant
j'étais intact
j'étais content
et j'étais triste
mais jamais je ne faisais semblant
Je connaissais le geste pour rester vivant
Secouer la tête
pour dire non
secouer la tête
pour ne pas laisser entrer les idées des gens
Secouer la tête pour dire non
et sourire pour dire oui
oui aux choses et aux êtres
aux êtres et aux choses à regarder à caresser
à aimer
à prendre ou à laisser
J'étais comme j'étais
sans mentalité
Et quand j'avais besoin d'idées
pour me tenir compagnie
je les appelais
Et elles venaient
et je disais oui à celles qui me plaisaient
les autres je les jetais

Maintenant j'ai grandi
les idées aussi
mais ce sont toujours de grandes idées
de belles idées
d'idéales idées
Et je leur ris toujours au nez
Mais elles m'attendent
pour se venger
et me manger
un jour où je serai très fatigué
Mais moi au coin d'un bois
je les attends aussi
et je leur tranche la gorge
je leur coupe l'appétit.

Jacques Prévert (1900-1977)
La pluie et le beau temps

samedi 5 décembre 2009

Vers dorés

Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant ;
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
"Tout est sensible !" - Et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie
A la matière même un verbe est attaché...
Ne la fais pas servir à quelque image impie !

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un oeil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !

Gérard de Nerval

Ce poème est cité par Jacques de Coulon dans son livre Soyez poète de votre vie (Douze clés pour se réinventer grâce à la poésie-thérapie). J'y reviendrai peut-être un jour prochain.

Libérant les émotions et l'imaginaire, la poésie fait vibrer des symboles au plus profond de notre psyché. Elle nous élève et nous vivifie. Elle montre qu'il n'est pas nécessaire de changer de décor pour vivre autrement : souvent, une légère modification de l'éclairage suffit à renouveler le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur notre environnement. (4° de couverture du livre).

jeudi 26 novembre 2009

Musique

Tout est mouvement dans mon être ;
Tout est musique devant moi :
J'entends la voix de mon émoi ;
J'écoute la chanson du hêtre.

Tout est harmonie en ce lieu ;
Tout est poésie à cette heure :
Tout ce qui rit, tout ce qui pleure,
C'est des stances que dit le dieu.

L'odeur qui du jardin s'élève,
La guirlande de mes amours,
Tout est musique aux alentours,
Tout est mouvement dans mon rêve.

Tout est cadence, ce matin ;
Tout est rythme en ce paysage :
L'aube qui baigne mon visage,
L'ombre qui fuit vers le lointain.

Et, là-bas, la courbe énergique
Qui joint les monts au firmament,
C'est encore du mouvement,
C'est encore de la musique.

Fernand Mazade
1863 - 1939

mardi 17 novembre 2009

Il va neiger...

Il va neiger dans quelques jours. Je me souviens
de l'an dernier. Je me souviens de mes tristesses
au coin du feu. Si l'on m'avait demandé : qu'est-ce ?
J'aurais dit : laissez-moi tranquille, ce n'est rien.

J'ai bien réfléchi, l'année d'avant, dans ma chambre,
pendant que la neige lourde tombait dehors.
J'ai réfléchi pour rien. A présent comme alors
je fume une pipe en bois avec un bout d'ambre.

Ma vieille commode en chêne sent toujours bon.
Mais moi j'étais bête parce que ces choses
ne pouvaient pas changer et que c'est une pose
de vouloir chasser les choses que nous savons.

Pourquoi donc pensons-nous et parlons-nous ? C'est drôle ;
nos larmes et nos baisers, eux, ne parlent pas
et cependant nous les comprenons, et les pas
d'un ami sont plus doux que de douces paroles.

On a baptisé les étoiles sans penser
qu'elles n'avaient pas besoin de nom, et les nombres
qui prouvent que les belles comètes dans l'ombre
passeront, ne les forceront pas à passer.

Et maintenant même, où sont mes vieilles tristesses
de l'an dernier ? A peine si je m'en souviens.
Je dirais : laissez-moi tranquille, ce n'est rien,
si dans ma chambre on venait me demander : qu'est-ce ?

Francis Jammes (1868 - 1938)
De l'Angelus de l'Aube à l'Angelus du Soir