mercredi 24 septembre 2014

Offrir du temps

- Je sais, raconte, ne perds pas de temps.
Moi, je trouvais que nous en avions à revendre, que nous pouvions en offrir à ceux qui étaient près de leur fin. Tu parles! Peut-on faire un paquet avec du temps à l'intérieur et l'offrir pour Noël? J'en avais plein, le mien et en plus celui qui était dans les livres. Mais c'est elle qui devait avoir raison, elle et les animaux, il ne fallait pas perdre de temps. Celui qui nous est imparti dure autant que celui qui n'est pas gaspillé, le reste est perdu.

Erri De Luca
Les poissons ne ferment pas les yeux.

samedi 2 août 2014

Réparer les vivants

J'ai terminé il y a peu ce livre étonnant et (très) fort.
Je dois tout de suite reconnaître avoir eu quelques difficultés à m'adapter au style de l'auteure, surtout à le comprendre. Sauter du présent au passé, passer d'un personnage à d'autres, dans la même longue phrase, ce n'est pas évident pour ceux qui, comme moi, sont habitués à une écriture plus "classique". Mais le livre devient assez rapidement passionnant, notamment parce que l'on peut aisément se projeter sur l'un ou l'autre des personnages, voire sur l'ensemble (sauf, pour ce qui me concerne, sur le donneur, compte tenu de mon âge).
C'est le roman d'une transplantation cardiaque, les autres organes étant presque seulement mentionnés. L'auteure situe dans le temps et dans l'espace les acteurs de cette opération magique en soi, mais qui n'est pas sans poser de très nombreux problèmes surtout sur le plan psychologique: le donneur et le receveur évidemment, les parents du donneur (le cheminement pour accepter le prélèvement d'organes chez leur enfant m'a fait vivre des séquences bien chargées d'émotion), le personnel médical (chirurgien, infirmière, équipes de prélèvement...) et la famille du receveur.
Ce n'est pas à proprement parler un livre de vacances, de soleil et de plage, mais personnellement j'ai pu le lire à l'ombre de mon verger. Je le recommande.

J'ai choisi - il fallait faire un choix - trois extraits.

Marianne, la mère de Simon le donneur, se pose la question de savoir si elle doit accepter le prélèvement du cœur de son fils. Que deviendra l'amour de Juliette (la petite amie de Simon) une fois que le cœur de Simon recommencera de battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce cœur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés çà et là dans un élan d'enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés et ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres? Que deviendront les salves électriques qui creusaient si fort son cœur quand s'avançait la vague (le surf, quel que soit le temps, était la passion de Simon)? Que deviendra ce cœur débordant, plein, trop plein, ce cœur full?

Marianne a accepté... Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme? Ces questions tournoient autour d'elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c'est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.

Le donneur - une femme - s'apprête pour la transplantation. Elle tourne en rond dans la chambre. Si c'est un don, il est tout de même d'un genre spécial, pense-t-elle. Il n'y a pas de donneur dans cette opération, personne n'a eu l'intention de faire un don, et de même il n'y a pas de donataire, puisqu'elle n'est pas en mesure de refuser l'organe, elle doit le recevoir si elle veut survivre, alors quoi, qu'est-ce que c'est? La remise en circulation d'un organe qui pouvait encore faire usage, assurer son boulot de pompe? ... Le sens de ce transfert dont elle bénéficie par le jeu d'un hasard invraisemblable- la compatibilité inouïe de son sang et de son code génétique avec ceux d'un être mort aujourd'hui-, tout cela devient flou. Elle n'aime pas cette idée de privilège indu, la loterie, se sent comme la figurine en peluche que la pince saisit dans le fatras de bidules amoncelés derrière une vitrine de la fête foraine. Surtout, elle ne pourra jamais dire merci, c'est là toute l'histoire. C'est techniquement impossible, merci, ce mot radieux chuterait dans le vide. Elle ne pourra jamais manifester une quelconque forme de reconnaissance envers le donneur et sa famille, voire effectuer un contre-don ad hoc afin de se délier de la dette infinie, et l'idée qu'elle soit piégée à jamais la traverse. Le sol est glacé sous ses pieds, elle a peur, tout se rétracte.

Merci, Maylis de Kerangal.

mardi 1 juillet 2014

Les arbres en quête d'un roi

Les arbres étaient allés messier un roi sur eux.
Ils dirent à l'olivier : "Règne sur nous !"
L'olivier leur dit : "Ferai-je cesser mon onctuosité,
que glorifient Elohîms et les hommes,
pour aller m'agiter sur des arbres ?"
Les arbres disent au figuier : "Va, toi ! Règne sur nous !"
Le figuier leur dit : "Ferai-je cesser ma douceur,
ma prolifération exquise, pour aller m'agiter sur les arbres ?"
Les arbres disent à la vigne : "Va, toi ! Règne sur nous !"
La vigne leur dit : "Ferai-je cesser mon moût,
qui réjouit Elohîms et les hommes, pour aller m'agiter sur des arbres?"
Alors tous les arbres disent au lyciet (1) : "Va, toi ! Règne sur nous!"
Le lyciet dit aux arbres : "Si, en vérité, vous me messiez
pour roi sur vous, venez, abritez-vous sous mon ombre,
sinon un feu sortira du lyciet et mangera les cèdres du Lebanôn."
Et maintenant, est-ce avec vérité et intégrité
que vous faites régner Abimèlèkh ?

(1) Lyciet = sorte de ronce
Juges 9, 8-16a
Traduction André Chouraqui

Combien de transpositions trouvons-nous dans bon nombre de pays de par le monde? Méditons...

mardi 6 mai 2014

Suivre le poisson

Suivre le poisson, suivre l'oiseau,
Si tu envies leur erre, suis-les
Jusqu'au bout. Suivre leur vol, suivre
Leur nage, jusqu'à devenir
Rien. Rien que le bleu d'où un jour
A surgi l'ardente métamorphose,

Le Désir même de nage, de vol.

François Cheng
Cinq méditations sur la mort
autrement dit sur la vie
Cinquième méditation


Je rapproche ce poème d'un autre message que j'ai déjà publié le 26 novembre 2010. Ces deux poèmes me suivent, me poursuivent et je ne les fuis pas, au contraire ils me prennent au cœur...


M’alléger
me dépouiller

réduire mon bagage à l’essentiel

Abandonnant ma longue traîne de plumes
de plumage
de plumetis et de duvets

devenir oiseau avare
ivre du seul vol de ses ailes


Michel Leiris
Haut Mal, suivi de Autres lancers

dimanche 19 janvier 2014

Elégie de Fauré

J'écoute avec beaucoup de plaisir, comme tant d'autres personnes, la plupart des compositions de Gabriel Fauré (1845-1924): Cantique de Jean Racine, Requiem, Pavane, Pelléas et Mélisande, musique de chambre.
Les œuvres de Fauré se distinguent par la finesse de leur mélodie ainsi que par l’équilibre de leur composition. Le langage harmonique de Gabriel Fauré reste de nos jours étudié dans les conservatoires. C’est un style d’écriture à part entière, présentant de nombreuses idées originales. Si Gabriel Fauré est reconnu pour son génie harmonique, il est en outre considéré comme le maître de la mélodie française. (Wikipédia)
Parmi la musique de chambre, j'ai choisi son Elégie, écrite en 1880. Je ne connais pas vraiment les interprètes: David Louwerse au violoncelle et François Daudet au piano. Mais assez parlé, écoutons...



Fauré a écrit par la suite un arrangement de son Elégie pour orchestre et violoncelle. Plus tard?

mardi 31 décembre 2013

Sobriété et information(s)

La sobriété ne devrait-elle pas aussi s'appliquer à la tendance actuelle à faire croire que l'accès, partout et à tout moment, à toute information est gage de liberté? Par ailleurs, l'information que l'opinion peut tenir comme absolument incontestable peut être aussi la pire désinformation. Tous les simulacres, toutes les mystifications étant possibles, il y a lieu de s'inquiéter sur le sort du "vrai", qui se trouve être l'un des fondements d'une société éclairée. Nous voyons aujourd'hui naître une sorte d'hypermarché de l'information, où tout et son contraire cohabitent; mensonges et démentis sont à la portée de chacun... Dans l'océan complexe des turpitudes et des vertus, l'honnête citoyen aura de plus en plus de difficultés à se faire une opinion. Perdu dans le labyrinthe des "pour" et des "contre", des "pro" et des "anti", et après avoir hurlé "où est l'issue?", "où est la vérité?" et "qu'est-ce que la vérité?", il pourra toujours et à tout moment avoir recours à l'apaisement que procure le silence... Quelle merveille! Faire de temps en temps une bonne diète de l'information, comme un jeûne purificateur, est probablement un acte de sobriété des plus bénéfiques.

Pierre Rabhi
Vers la sobriété heureuse
Édition poche Babel, pages 43 et 44

Je lis actuellement ce livre avec passion, notamment parce que je me sens totalement concerné par ce que prône l'auteur. Vais-je en faire un livre de chevet? Peut-être... Merci, Pierre Rabhi. Je dis bien "un" livre de chevet, car d'autres livres, notamment de méditation, sont aussi sur mon chevet...

jeudi 21 novembre 2013

Les fourmis rouges

Michel Jonasz.
Un auteur-compositeur-interprète de chansons et acteur (cinéma et télévision). Je l'ai vu trois fois sur scène, la dernière il y a une bonne quinzaine d'années, car depuis il se fait par obligation plus discret. Par obligation veut dire qu'il ne l'a pas spécialement choisi, n'est-ce pas Messieurs qui mesurez la valeur des chansons à l'aune de ce qui rentre dans vos poches?
Mon propos est simplement de présenter sa chanson Les fourmis rouges, que j'ai toujours beaucoup appréciée et qui là est interprétée en public dans une très belle version plutôt intimiste.



Voici le texte de cette chanson.
Quand y aura plus sur la terre que du beurre fondu
Avec le dernier soupir du dernier disparu,
Dernier boum d´la dernière guerre,
Dernière ville sous la poussière,
Et dernier espoir perdu.

Ce chemin vert sous les arbustes est protégé
Par les premiers soupirs des tout premiers baisers,
Premier mot d´la première heure,
Première minute de bonheur,
Premier serment partagé.

Tu t´rappelles on s´était couché
Sur un millier de fourmis rouges.
Aucun de nous deux n´a bougé.
Les fourmis rouges.
Est-ce que quelque chose a changé?
Couchons-nous sur les fourmis rouges
Pour voir si l´amour est resté
Et voir si l´un de nous deux bouge,
Couchés sur les fourmis rouges.

Tu n´auras jamais peur du vent qui souffle ici.
Pour les scorpions, te fais pas d´soucis.
Les mauvais chagrins d´hier
Les orties dans les fougères
Quand on s´aime ils nous aiment aussi.

Ce chemin vert sous les arbustes nous connaît bien
De nos tout premiers rires c´est le premier témoin
Refuge de la dernière heure
Et dernière tâche de bonheur
Aux premiers signes du destin

Tu t´rappelles on s´était couché
Sur un millier de fourmis rouges.
Aucun de nous deux n´a bougé.
Les fourmis rouges.
Est-ce que quelque chose a changé?
Couchons-nous sur les fourmis rouges
Pour voir si l´amour est resté
Et voir si l´un de nous deux bouge,
Couchés sur les fourmis rouges.


mardi 17 septembre 2013

Fumée de fumées

Je souhaite présenter un extrait de Qohèlèt, livre des Ecrits (AT) de la Bible, traduction André Chouraqui.
Qohèlèt, (traduction "le rassembleur", autrement dit l'Ecclésiaste, mot dérivé de ecclesia, l'assemblée). Le ton général du livre est donné par les premiers versets: "Fumée de fumées, tout est fumée", que je préfère à la version traditionnelle "vanité des vanités, tout est vanité". Fumée = sans consistance. Mais il n'est pas question d'en faire ici une exégèse de quelque longueur qu'elle soit, je ne suis nullement qualifié pour cela. Je cherche, je lis, j'écoute, je cherche, je cherche... Je me contente donc de livrer (pour l'instant peut-être?) le chapitre 1, versets 2 à 11.

Fumée de fumées, dit Qohèlèt; fumée de fumées, tout est fumée.
Quel avantage pour l'humain en tout son labeur,
dont il a le labeur sous le soleil ?
Un cycle va, un cycle vient; en pérennité la terre se dresse.
Le soleil brille, le soleil décline; à son lieu il aspire et brille là.
Il va au midi, il tourne au septentrion, il tourne,
tourne et va, le souffle, et retourne sur ses tours, le souffle.
Tous les torrents vont à la mer et la mer n'est pas pleine.
Au lieu où les torrents vont, là, ils retournent pour aller.
Toutes les paroles lassent, l'homme ne peut pas en parler.
L’œil ne se rassasie pas de voir, l'oreille ne se remplit pas d'entendre.
Ce qui a été sera, ce qui s'est fait se fera :
il n'est rien de tout neuf sous le soleil.
Il est une parole qui dit : "Vois cela, c'est neuf !"
C'était déjà dans les pérennités, c'était avant nous.
Pas de souvenirs des premiers, ni même des derniers qui seront,
pas de souvenir d'eux, ni de ceux qui seront en dernier.