lundi 17 décembre 2012

Père et fils

Un combat joué d'avance. Sans espoir. Il revoyait la lumière s'éteindre dans les yeux troubles de son père, comme le présage d'une défaite. Toutefois, celui qui se bat n'a peut-être pas pleinement conscience du caractère inéluctable de la défaite: il peut résister et reprendre son souffle pour lutter encore. Mais celui qui assiste impuissant à ce combat tragique, celui qui a dans ses artères le même sang que la victime, souffre d'une horreur contenue et toutes ses minutes sont empoisonnées.

Giani Stuparich
L'île
Traduit de l'italien par Gilbert Bosetti

Court et très beau roman. Un père gravement malade demande à son fils exilé de descendre de sa montagne pour l'accompagner, pour ce qui sera son dernier voyage, dans l'île de ses origines. Le père et le fils, toujours appelés ainsi, s'apprennent et se redécouvrent, s'interrogent par petites touches, avec beaucoup de pudeur, sur la naissance et la mort. Qui est le plus blessé des deux?

mercredi 28 novembre 2012

L'Écrivain de la famille

Les mots étaient là pourtant. Tout était là. Les adjectifs, les adverbes, les propositions subordonnées, les pronoms relatifs, la conjugaison du verbe être au plus-que-parfait et pourtant j'étais incapable d'écrire. Ils m'emmerdaient, ils me sortaient par les yeux les mots. Quoi? J'avais écrit un poème minable et j'avais été catalogué écrivain de la famille. Et puis quoi encore? J'aurais disséqué une grenouille, crevé un chat que j'aurais été le médecin de la famille, l'assassin de la famille. Séduit une cousine acnéique, le don Juan de la famille. Et puis, quoi encore? ... Les rêves des autres nous damnent. Aux chiottes! ...
Elle (sa mère) ouvrit ses bras et me serra contre sa poitrine, moi le fils grand comme un homme maintenant, plus grand que mon propre père; elle me serra comme elle ne l'avait plus fait depuis des siècles. J'étouffais, quel bonheur. Elle murmura à mon oreille... je sais que tu écriras un jour Edouard, que tu raconteras tout ça. Nos fissures. Nos peurs. Il faudra bien que tu trouves les mots pour demander pardon...
Ecrire guérit.

Grégoire Delacourt
l’Écrivain de la famille

J'ai lu ce livre après avoir découvert Grégoire Delacourt pour son excellentissime opus La liste de mes envies, dont je n'ai pas parlé dans ce blog.
Je ne connais pas la vie de l'auteur mais il y a de fortes chances qu'il ait mis beaucoup de lui dans ce livre tonique, brillant, drôle parfois, sincère toujours, écrit avec une plume sergent-major qui gratte le papier et même se casse en l'éclaboussant d'une étoile. Un livre qui confirme bien qu'il n'est pas vraiment heureux que les autres décident à notre place.

lundi 12 novembre 2012

Le petit bal perdu

Au nombre de ses savoir-faire, André Raimbourg dit Bourvil, pouvait aussi se montrer tendre et intimiste. J'aime bien son interprétation presque prude de la chanson de Robert Nyel et Gaby Verlor C'était bien (le petit bal perdu). Rien d'autre à dire, regardons et écoutons.

 

dimanche 23 septembre 2012

Un peuple de promeneurs

Ma chère Maguy m'a fait le très grand plaisir de m'offrir un livre étonnant: Un peuple de promeneurs, histoires tziganes. Je dis étonnant, je devrais dire quasiment irréel, à tel point que j'ai eu un peu de mal à accrocher au début... C'est un livre parlé plus qu'écrit, sautillant d'une réflexion à une observation, voire une remarque, avec de l'humour, parfois une ombre de tristesse, de la pertinence, un soupçon d'abstraction. Son auteur? Alexandre Romanès, né Bouglione, dompteur de fauves, créateur du cirque qui porte son nom, à peine sorti de son passé d'inculte et, évidemment, carrément poète.

Lydie Dattas, qui préface ce livre, écrit: Fils d'un dompteur gitan, il entre à dix-neuf ans pour la première fois dans la cage. "J'entendis alors, dira-t-il, un bruit énorme qui emplissait la salle. Je ne compris pas tout de suite d'où il venait. Puis je m'aperçus que c'était le bruit de mon cœur." Le bruit de son cœur, c'est lui que nous allons entendre dans ces pages.

Voici quelques extraits, au hasard des pages.

Mon cousin m'explique pendant vingt minutes
qu'il va tout changer dans son cirque.
Les camions, les caravanes,
les gradins, le chapiteau.
Il commence à m'agacer. Je lui dis :
"C'est très bien de changer les assiettes,
mais est-ce que tu vas aussi changer la soupe ?"

Avec ma fille Alexandra, cinq ans,
j'entre dans un restaurant self-service.
On passe devant une dizaine d'hommes et de femmes.
Soudain, elle lâche ma main,
et court en direction d'un clochard
qui est dans le fond de la salle,
elle se jette sur lui et l'embrasse.
Quand c'est beau, il n'y a rien à dire.

Du campement tzigane de Nanterre,
ce qu'on voyait le mieux,
c'était la Grande Arche de la Défense.
C'était la misère,
les enfants marchaient pieds nus l'hiver
au milieu des rats, pas d'eau ni d'électricité,
et pas toujours quelque chose à manger,
et ce monument gigantesque éclairé
la nuit par des projecteurs est baptisé :
"L'Arche de la fraternité".

La vie,
c'est un peu comme des portes qu'on ferme
et qu'on n'ouvre plus jamais.

Un vieux Gitan :
"Pour la plupart des hommes,
tant qu'il n'y a pas la mort bien visible
au bout du chemin,
ils restent dans l'inessentiel."

On devrait avoir deux vies :
une pour apprendre,
l'autre pour vivre.

mercredi 19 septembre 2012

L'ouverture du Barbier

Ce bon (bon vivant !) M. Gioachino Rossini n'a peut-être pas prévu en concoctant son Barbier de Séville que l'ouverture de son opéra allait engendrer des myriades d'interprétations plus ou moins fantaisistes, plus ou moins réussies.
J'en ai choisi deux (réussies, à mon avis) pour mon blog.
La première, celle du groupe The King's Singers, que je ne connais guère, mais YouTube m'invite à les fréquenter un peu plus. Belles voix, diantre!



La deuxième, celle de l'ancien groupe Les Quatre Barbus, qui n'a pas toujours chanté des gauloiseries. Les paroles sont de Francis Blanche, qui a écrit d'autres textes drolatiques sur des musiques célèbres (La Truite de Schubert, la Pince à Linge sur la 5° de Beethoven, notamment).



Moments de détente dans ce blog. Tant mieux.

jeudi 23 août 2012

Avec le temps

J'ai encore en réserve bon nombre de morceaux de musique qui chantent à mes oreilles et à mon coeur. Il est donc possible que mon blog dure encore un peu.

Je souhaite passer Avec le temps de Léo Ferré. Eh oui, cette chanson est archi-connue, elle est plus ou moins bien chantée par de nombreux artistes (vous les "plus bien", tant mieux pour vous et pour nous, vous les "moins bien", écoutez l'interprétation de l'auteur et prenez des notes, mais ne me demandez pas de donner des noms), cette chanson est certes très nostalgique mais tellement admirable, riche et profonde.

Toutes affaires cessantes, réécoutons ce bijou.

jeudi 16 août 2012

Bon rétablissement

En cette période de grâce 16-18 août, je célèbre deux anniversaires. Le mien (et cette année c'est un chiffre rond, merci la vie) et puis mon AVC, il y a quatre ans, dont je suis globalement bien rétabli.

Cela sert, maladroitement peut-être mais ça m'est égal, mon propos "Bon rétablissement", titre du livre que je viens de lire. Ce livre est magnifiquement écrit par Marie-Sabine Roger, l'auteure de La tête en friche il y a quatre ans aussi (quelle synchronicité!). Style vif, alerte, direct, plein de verve et d'humour, pour une histoire qui m'a passionné, où l'on trouve entre autres des portraits au laser du milieu hospitalier. Le plus impressionnant chez Marie-Sabine Roger, c'est le sens de phrases courtes, tranchantes, saignantes, drôles.
En voici quelques-unes.

Le Poulidor de l'hérédité.
C'est la nécessité qui fait le diplomate.
Je suis pareil que lui, un constipé du coeur.
Moi, je peux toujours critiquer les cons, dans leur équipe je jouerais avant-centre.
C'est de l'incontinence de mémoire, de l'énurésie de sentiments.
L'espoir fait surtout vivre ceux qui en tirent profit.
Tout glisse sur mon poil sans me faire un épi.
Depuis que je suis là, le monde entier me souhaite bon rétablissement, par téléphone, mail, courrier, personnes interposées. Par pigeons voyageurs, ça ne saurait tarder. Bon rétablissement. Quelle formule à la con!
Etc.

Et j'ai choisi ce chapitre, qui me parle dans le sens où il me conduit à réfléchir...

Je ne sais pas comment font les auteurs. Pour moi, qui ne suis pas coutumier de l'exercice, je trouve qu'écrire ça prend du temps et ça force à réfléchir.
Est-ce le fait d'être couché dans cette chambre triste, dans laquelle les secondes se mettent à compter double, ce qui double le poids de leur inutilité, qui me fait prendre conscience aujourd'hui seulement de l'ampleur de l'arnaque?
La perte de temps, voilà ce qui me chagrine. Pas seulement le temps que je perds ici, mais celui que j'ai perdu depuis que je suis né. Pas les heures à rien foutre dans la béatitude, le nez dans l'oreiller ou dans les seins de mes copines, non: les jours gaspillés.
Le temps perdu dans une vie, c'est de la matière noire, un rien omniprésent, un immense néant qui prend toute la place ou presque. Une fois mon histoire compactée, une fois le vide évacué, mes soixante-sept ans tiennent dans un mouchoir jetable.
C'est le principe du foisonnement: la terre extraite d'un fossé tient plus de place en tas sur le bord de la route que dans le trou où elle se trouvait, et les feuilles d'artichaut remplissent plus l'assiette, une fois l'artichaut mangé.
A vingt ans, à trente ans, je croyais pouvoir compter sur un magot énorme, inépuisable, un trésor de roi nègre, de tyran corrompu.
Je me retrouve aujourd'hui avec une tirelire plus très loin d'être vide. Un vieux petit cochon en céramique moche où tintent trois pièces en mauvais chocolat.
Si on me rendait d'un seul coup le temps dilapidé à attendre qu'il passe, si on me remboursait les minutes stériles, j'aurais combien en banque? Des mois? Des années?
Des décennies, peut-être, au taux des intérêts.
La vie est un escroc sans scrupules: si on n'y prend pas garde, elle vous plume à vif et vous laisse repartir avec les poches vides, comme un flambeur ruiné qui sort du casino.

Enlevons un mot, un seul, de ce texte et l'ensemble serait totalement déséquilibré.

Editions La Brune, au Rouergue - 205 pages - mars 2012

jeudi 9 août 2012

Propos d'un confiseur

Du temps, qui commence à prendre la poudre d'escampette, où je pratiquais le grandiose et inénarrable métier de Ressources Humaines, il m'arrivait fréquemment de lire et relire quelques pages d'un livre délicieux: Propos de O.L. Barenton confiseur (1), de Auguste Detoeuf (une "tronche", ce M. Detoeuf, X, Ponts, premier président d'Alstom, entre autres).
Ce livre, que je viens d'exhumer de ma bibliothèque, est truffé d'aphorismes et autres apophtegmes, axiomes, maximes, adages, devises, préceptes, sentences, pour ne pas dire dogmes et dictons. Je m'en suis souvent servi pour détendre l'atmosphère d'un entretien "serré" ou pour démarrer en douceur une session de formation. En l'an de grâce deux mil douze, ce livre est certes recouvert d'un peu de poussière, mais un bon coup de plumeau lui redonne du lustre, pour peu qu'on accepte d'y prêter une aimable attention.
En voici quelques extraits.

Consulter: façon respectueuse de demander à quelqu'un d'être de votre avis.  
Réfléchir: attendre quelques jours avant de ne pas changer d'avis.
Ce qui rend fausses beaucoup de théories économiques, c'est qu'elles sont fondées sur l'hypothèse que l'homme est raisonnable.
Un homme est vieux à partir de l'heure où il cesse d'avoir de l'audace. 
On commence sa vie avec des convictions. On la fait avec des principes.
Un homme arrivé ne bouge plus.
Si vous ne pouvez persuader, appliquez-vous à séduire. 
Méfiez-vous de l'homme qui parle pour ne rien dire. Ou il est stupide et vous perdrez votre temps, ou il est très fort et vous perdrez votre argent.
Personne ne croit aux experts, mais tout le monde les croit.
Pensez vite et parlez lentement. Le poids des mots est directement proportionnel à leur durée.
Lorsque plusieurs questions urgentes se présentent à la fois, choisissez la plus embêtante: c'est certainement la plus pressée.
La concurrence est un alcaloïde; à dose modérée, c'est un excitant, à dose massive, un poison.
Pour triompher, il faut être une heure avant sur le concurrent et parler une heure après lui.
Si vous avez des doutes sur la façon dont vous devez juger un homme, invitez-le chez vous et fiez-vous à ce que vous en dira votre femme. Mais si votre femme connaît sa femme, ne vous y fiez plus.
On fait tout avec de l'argent, excepté des hommes.

Le livre finit étrangement par ce rondeau (les X et Ponts ont donc parfois un supplément d'âme)...

Du temps passé par cent saiges divers
A trifouiller le naturel grimoire,
Sçavoir (dit-on) naquit, grave et disers,
Puys Industrie à la poitrine noire,
Vilains cadets des filles de Mémoire
Mais qui s'en vont de par tout l'univers
Porter richesse et travail et victoire.

Du temps passé, tous deux, à rudes bras,
Jectent en bas et maisons et chaumières,
Coite douceur, sourires et soulas,
Cassent la nuict à grands coups de lumières
Et font bien estre, et bonheur ne font pas.

Vulcain partout mène bruyt et tapaige
Nymphes ont fui, qu'entraînent les bergers;
Même Vénus (qui n'est pas la plus saige),
Et lairrant place à des dieux étrangers,
Vecy qu'Amour a plié son bagaige
Et qu'il s'envole avec la douce imaige
Du temps passé...

(1) O.L. = Oscar-Louis