dimanche 8 avril 2012

Un détail minuscule

C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est un plaisir pur.

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates
Mary Ann Shaffer & Annie Barrows
Traduction Aline Azoulay

Je ne veux pas en dire beaucoup de ce livre étonnant et original. Le nom exact du Cercle est "Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey", né à cause d'un cochon rôti caché aux soldats allemands qui occupaient Guernesey lors de la dernière guerre.

vendredi 6 avril 2012

Silence

Le silence est aux bruits ce que l'ombre est à la lumière, ou le sommeil à la veille: une autre face, indispensable. L'envahissement permanent du bruit est toxique, il participe à l'accumulation d'excitations que nous impose la vie dite "moderne". Même s'il est intéressant..., même s'il est harmonieux..., sa présence constante nous fatigue, nous affaiblit, empêche notre esprit de respirer, puis de fonctionner, comme une sorte de bavardage constant qui prendrait la place de notre pensée.
Alors, il faut se rappeler la puissance du silence, caisse de résonance des bruits de la vie. Pas forcément le silence complet, mais sa présence entre les sons, entre les moments où le bruit est inévitable... ou souhaitable... Les temps de silence sont comme des respirations, des parenthèses: des mises en valeur des sons que nous aimons et des soulagements de ceux qui nous indisposent.
Puissance du silence et de son cousin le calme. Qui n'est pas l'absence de bruits mais de paroles inutiles, d'interventions artificielles. Le silence et le calme nous permettent ainsi d'entendre et d'écouter toutes les musiques de la vie.

Christophe André
Méditer, jour après jour


Je me souviendrai de ce texte (entre autres) quand, dans la deuxième quinzaine de ce mois, nous serons en marche dans le désert du Sinaï. Une expérience dont j'attends beaucoup, qui permettra de revenir sur celle que nous avons connue il y a deux ans dans le désert mauritanien, qui permettra surtout de la compléter. Silence, un de mes maîtres.


mardi 20 mars 2012

Mémoire sélective

J'ai relu dans leur continuité quelques cahiers du journal que j'ai longtemps tenu, sidérée par la précision avec laquelle j'ai consigné, presque chaque jour et pendant plusieurs années, les événements les plus marquants, mais aussi les anecdotes, les soirées, les films, les dîners, les conversations, les questionnements, les plus infimes détails, comme s'il me fallait garder trace de tout cela, comme si je refusais que les choses m'échappent.
Le fait est que j'ai oublié une bonne partie de ce qui est contenu dans ces lignes, dont ma mémoire n'a gardé que le plus saillant et quelques scènes plus ou moins intactes, tandis que le reste a été, depuis longtemps, englouti par l'oubli. À la lecture de ces récits, c'est cela d'abord qui me frappe, cette élimination naturelle ordonnée par nos organismes, cette capacité que nous avons de recouvrir, effacer, synthétiser, cette aptitude au tri sélectif, qui sans doute permet de libérer de l'espace comme sur un disque dur, de faire place nette, d'avancer.

Delphine de Vigan
Rien ne s'oppose à la nuit

"Plongée bouleversante au coeur de la mémoire familiale" (4° de couverture)

lundi 27 février 2012

Des mots sauvages

Je prends, pour me consoler, un crayon et un papier blanc. Pour me consoler, sur le papier, je décide de déposer des mots.
Je mets du temps à choisir les mots. Je veux les mots les plus justes, ceux qui serrent au plus près la réalité.
Avant de choisir les mots, je cherche à savoir à quoi ils vont servir, ce que j'ai à dire.
Il faut deviner, dans ma pénombre, ce que j'ai sur le coeur. Il faut voir clair à l'intérieur, comprendre ce qui s'y passe, ce qui fait mal. Pourquoi ça fait si mal.
Il faut faire le ménage et débarrasser. Tout sortir dehors, dans la lumière. Démêler le vrai du faux, trier entre le cinéma que je me fais et la réalité que je fuis. Séparer ce qu'il faut garder de ce qu'il faut jeter.
Le faux, je le mets au soleil pour le dessécher, comme on fait avec les mauvaises herbes une fois qu'on les a déterrées et qu'on les laisse crever les racines en l'air.
Le vrai, je le mets dans du terreau pour qu'il puisse pousser.
Au milieu des mots que j'ai choisis, il arrive des mots que je n'ai pas invités, des mots sauvages. Ils ont bien fait de venir, ils m'apprennent sur moi des choses que je n'aurais pas pu imaginer.
A force de chercher le mot juste, à force d'essayer de faire des belles phrases bouleversantes, à force d'essayer d'être rigolo ou d'émouvoir, ce qui est la même chose, on dit "pleurer de rire", j'ai l'impression d'être moins malheureux.
Je me suis relu, j'ai ri aux passages émouvants, et les passages drôles m'ont mis les larmes aux yeux. Pas les larmes acides du passé, mais des larmes douces et tièdes.

Jean-Louis Fournier
Poète et paysan

J'ai choisi ce passage d'un livre original et fort bien écrit parce qu'il m'a fait replonger d'un seul coup, à une époque où je ne savais pas nager seul, dans le marais dans lequel je vivais il y a trois ans. Depuis, certes, ma vie est sereine et pleine, mais le crayon et le papier blanc me donnent toujours de grands moments d'hésitation... avant de me faire plonger avec bonheur dans l'expression spontanée.

jeudi 16 février 2012

Payer l'amour d'amour

La saison nouvelle
partout se révèle,
les oiselets sont dans les délices,
tandis que fleurit la montagne et le val.
Toute vie
se délivre
du tourment de l'hiver cruel.
Et moi seule
je me meurs,
si l'amour bientôt n'a pitié de mon mal.
...
L'Amour conquiert toute chose :
qu'il me fasse triompher à mon tour !
Amour connaît toute misère :
qu'il me donne de dire
combien dur
- Ah ! combien ! -
est d'attendre son plaisir.
Si sévère
est l'épreuve
que mes sens accablés n'y peuvent plus tenir.
...
L'amour vit, je le sais bien,
des maints trépas que j'endure ;
et de le savoir
me rend aisé de souffrir.
Malheur et joie,
peine et douceur,
je cache aux étrangers les secrets de mon coeur.
Au plus haut de l'esprit,
j'en ai la certitude :
l'amour doit payer l'amour d'amour.
...

Hadewijch d'Anvers
Écrits mystiques des béguines

dimanche 8 janvier 2012

L'insaisissable étincelle

Il ne faut pas juger la passion, ni le chagrin car, quelles qu'en soient les raisons, quelles qu'en soient les manifestations, on n'en perçoit jamais que les surfaces; on ne voit que l'infime, on se rappelle ce qui affleurait, et l'on a tout oublié, au moment où, guéri, on examine la cicatrice indolore des troubles profonds que l'aventure avait causés en nous. On est remis. La convalescence s'est passée à tout minimiser, à piétiner les éclats de verre coupants pour les réduire en millier de miettes, qui, érodées par l'implacable semelle de la raison, achèvent de perdre leur tranchant. On balaie ça d'un revers de main, poudre cristalline, paillettes. Seule demeure l'insaisissable étincelle que la faveur d'un rayon hasardeux ranime parfois, au moment où l'on s'y attend le moins, mais qui s'éteint sitôt que l'on tente de l'encourager, de souffler dessus, pour attiser le feu ancien.

Agnès Desarthe
Mangez-moi

En 4° de couverture, on lit cet extrait de la critique de l'Express: "Dans l'immédiat, on suggère à la Sécurité sociale de rembourser son roman, plus efficace pour le moral que tous les antidépresseurs de la pharmacopée moderne". Peut-être, peut-être, mais il y a tellement plus, ne serait-ce que l'histoire d'une vie ravagée, que l'héroïne tente par tous les moyens, avouables ou non, de comprendre avant tout, de guérir ou de reconstruire, mais sans le dire comme ça. Beau roman.

jeudi 5 janvier 2012

L'univers de l'autre

Embrasse l'univers de ton prochain, et il s'ouvrira à toi.
...
Embrasser l'univers de l'autre, c'est d'abord faire mûrir en toi l'envie d'entrer dans son monde. C'est t'intéresser à lui au point de vouloir expérimenter ce que c'est que d'être dans sa peau: prendre plaisir à essayer de penser comme lui, de croire ce qu'il croit, et même de parler comme lui, de se mouvoir comme lui... Quand tu parviendras à ça, tu seras en mesure de ressentir assez justement ce que l'autre ressent et de vraiment comprendre cette personne. Chacun de vous se sentira en phase avec l'autre, sur la même longueur d'onde. Tu peux, bien sûr, regagner ensuite ta position. Vous conserverez une qualité de communication profitable à tous les deux. Et tu verras que l'autre cherchera alors aussi à te comprendre. Il se mettra à s'intéresser à ton univers, mû notamment par le désir de faire perdurer une telle qualité de relation.

Laurent Gounelle
Dieu voyage toujours incognito

Deuxième roman de l'auteur de L'Homme qui voulait être heureux, que j'avais dévoré. Ce deuxième roman, foisonnant, étrange, prenant, riche, comporte des passages qui sont de la même veine que le premier roman, mais il est aussi un vrai thriller, avec beaucoup de suspense, avec une fin... Non, vous ne saurez pas la fin. Lisez plutôt le livre, il en vaut la peine.

samedi 31 décembre 2011

Fin d'année en livres

En cette fin 2011, nous avons décidé le calme, la (les) douceur(s), le temps d'être ensemble, de partager nos rêves éveillés ou non et aussi de décortiquer une pince de homard, et puis surtout le temps de lire... et je ne m'en suis pas privé...

Pour mes lecteurs, deux passages seulement, pour laisser toute sa place à la fête...

Un grand musicien est quelqu'un qui donne après plusieurs années de travail ce que donne le rossignol au premier jet de son chant.
Christian Bobin
Un assassin blanc comme neige

Je n'arrivais pas à dormir, plus que jamais convaincu que les marges de nos vies sont trop étroites pour contenir la somme de nos rêves et le miroir de nos intuitions.
Jean-Paul Dubois
Le cas Sneijder

Bonne année, qu'elle vous soit douce et belle !