lundi 24 octobre 2011

La vache blanche et la vache noire

De même que Confucius recommandait, avant toute entreprise, de se mettre d'accord sur le sens précis des mots, de même chacun sent bien que la bonne question est la condition nécessaire à toute réponse acceptable. Dans le cas de la tradition zen, la question, si elle est bien posée, si elle met en œuvre en un instant toutes les facultés de l'esprit et du cœur, n'a même pas besoin d'une réponse. Elle a déjà rempli son rôle. Ainsi (...) une question parmi les classiques: "Deux mains qui claquent l'une contre l'autre font entendre un bruit. Quel est le bruit d'une seule main?"
L'histoire suivante, qu'il faut dire ou lire lentement, se raconte de nos jours dans le pays basque espagnol. Certains la tiennent pour une des meilleures histoires du monde.

Un paysan tranquille et taciturne gardait deux vaches qui broutaient dans un pré et il ne faisait rien d'autre.
Un autre paysan, qui passait par là, s'assit au bord du pré, sur un petit mur, il resta un moment silencieux (dans ce pays, les conversations sont lentes et réfléchies) et finalement demanda:
- Elles mangent bien, les vaches?
- Laquelle? dit l'autre.
Le paysan de passage, quelque peu décontenancé par cette question, dit alors, comme au hasard:
- La blanche.
- La blanche, oui, dit le premier.
- Et la noire?
- La noire aussi.
Après ce premier échange, les deux hommes restèrent un assez long moment sans parler, les yeux posés sur le paysage familier, les montagnes, le village.
Puis le second paysan demanda:
- Et elles donnent beaucoup de lait?
- Laquelle? dit aussitôt l'autre.
- La blanche.
- La blanche, oui.
- Et la noire?
- La noire aussi.
Un autre silence suivit, qui dura aussi longtemps que les autres. Au cours de ce silence, les deux hommes ne se regardèrent pas. On n'entendait que le bruit paisible des deux vaches qui tondaient l'herbe.
Le deuxième paysan quitta finalement le silence et dit:
- Mais pourquoi me demandes-tu toujours "laquelle"?
- Parce que, répondit le premier, la blanche est à moi.
- Ah, dit l'autre.
Il réfléchit encore un peu et demanda pour finir, non sans une secrète appréhension:
- Et la noire?
- La noire aussi.

Jean-Claude Carrière
Le cercle des menteurs.
Contes philosophiques du monde entier.

Je lis depuis quelques temps, par petites touches, ce livre délicieux qui permet d'aller beaucoup plus loin que de simples historiettes et qui nous fait creuser, y compris en nous, pour trouver quelques vérités premières bienfaitrices et salvatrices.


vendredi 23 septembre 2011

Regarder la vie

J'ai passé une grande partie de mon enfance dans l'enclos des dimanches, attaché au piquet des visites en famille. Le bruit que fait un dimanche en province est à peine audible. Il est comme l'intervalle de silence entre la chute d'une goutte d'eau dans l'évier, et la chute de la goutte d'eau suivante. Le dimanche laisse s'épanouir l'ennui que la fièvre des travaux a chassé du restant de la semaine. Un enfant qui s'ennuie n'est pas très loin du paradis: il est au bord de comprendre qu'aucune activité, même celle, lumineuse, du jeu, ne vaut qu'on y consacre toute son âme. L'ennui flaire un gibier angélique dans le buisson du temps: il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s'y éparpiller en actions, s'y pavaner en paroles ou s'y trémousser en danses. La regarder, simplement. Le regarder en face, avec la candeur d'un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent.

Christian Bobin
Prisonnier au berceau

Merci, cher Monsieur Bobin, d'avoir écrit ces mots pour tant d'autres personnes peut-être, pour moi sûrement.
 

jeudi 11 août 2011

Etre malade avec vous

Au cours d'une histoire sentimentale, l'alcool accompagne deux moments opposés: quand on découvre l'autre et qu'il faut se raconter, et quand on n'a plus rien à se dire. C'était maintenant la première étape. Celle où l'on ne voit pas le temps qui passe, celle où l'on refait l'histoire, et notamment la scène du baiser. Nathalie avait pensé que ce baiser avait été dicté par le hasard de la pulsion. Peut-être que non? Que le hasard n'existait pas. Que tout cela n'avait été que le cheminement inconscient d'une intuition. L'impression qu'elle se sentirait bien avec cet homme. Cela la rendait heureuse, puis grave, puis heureuse à nouveau. Un voyage incessant de l'allégresse à la tristesse. Et maintenant, le voyage les menait dehors. Vers le froid. Nathalie ne se sentait pas très bien. Elle avait attrapé froid avec les allers-retours nocturnes de la veille. Où allaient-ils? S'annonçait le genre de promenade longue, car on n'ose pas encore aller chez l'autre, et l'on ne veut surtout pas se séparer. On laisse s'éterniser le sentiment d'indécision. Et c'est encore plus fort la nuit.
"Est-ce que je peux vous embrasser? demanda-t-il.
- Je ne sais pas... j'ai un début de rhume.
- Ce n'est pas grave. Je suis prêt à être malade avec vous. Je peux vous embrasser?"
Nathalie avait tellement aimé qu'il lui pose la question. C'était une forme de délicatesse. Chaque moment avec lui sortait de l'ordinaire. Après ce qu'elle avait vécu, comment aurait-elle pu imaginer être à nouveau dans l'émerveillement? Cet homme-là avait quelque chose d'unique.
Elle dit oui, d'un mouvement de tête.

David Foenkinos
Le délicatesse

lundi 8 août 2011

Le solstice d'été

A soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d'été. Il y aura encore de jolis soirs, des amis, des enfances, des choses à espérer. Mais c'est ainsi: on est sûr d'avoir franchi le solstice. C'est peut-être un bon moment pour essayer de garder le meilleur: une goutte de nostalgie s'infiltre au cœur de chaque sensation pour la rendre plus durable et plus menacée. Alors rester léger dans les instants, avec les mots. Le solstice d'été est peut-être déjà l'été indien et le doute envahit les saisons, les couleurs. Le temps n'est pas à jouer; il n'y a pas de temps à perdre.
Avec les mots rester solaire. Je sais ce qu'on peut dire à ce sujet: l'essentiel est dans l'ombre, le mystère, le cheminement nocturne. Et puis comment être solaire quand l'humanité souffre partout, quand la douleur physique et morale, la violence, la guerre recouvrent tout? Eh bien peut-être rester solaire à cause de tout cela. Constater, dénoncer sont des tâches essentielles. Mais dire qu'autre chose est possible, ici. Plus les jours passent et plus j'ai envie de guetter la lumière, à plus forte raison si elle s'amenuise. Rester du côté du soleil.

Philippe Delerm
Le trottoir au soleil

Pour mon ami Jean, qui a franchi depuis quelques années - comme moi - le solstice d'été.

mercredi 27 juillet 2011

Jouer des quatre membres

Cette vidéo a au moins pour mérite de montrer qu'avec un orgue, c'est des quatre membres que l'on doit jouer... A part cela, cette gigue de Bach (Jean Sébastien, pas Jacques Offen) est bien interprétée par ce jeune homme. La technique est bonne, très bonne même, peut-être y manque-t-il un peu d'âme...




jeudi 21 juillet 2011

La beauté

Si nous revenons au thème de la beauté, nous pouvons dire que dans la durée qui habite une conscience, la beauté attire la beauté, en ce sens qu'une expérience de beauté rappelle d'autres expériences de beauté précédemment vécues, et dans le même temps, appelle aussi d'autres expériences de beauté à venir. Plus l'expérience de beauté est intense, plus le caractère poignant de sa brièveté engendre le désir de renouveler l'expérience, sous une forme forcément autre, puisque toute expérience est unique. Autrement dit, dans la conscience en question, nostalgie et expérience confondues, chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis promis. 

Deuxième méditation
François Cheng
Cinq méditations sur la beauté

vendredi 24 juin 2011

La tristesse et la joie

Il y a quelque chose de terrible dans chaque vie. Il y a, dans le fond de chaque vie, une chose terriblement lourde, dure et âpre. Comme un dépôt, un plomb, une tache. Un dépôt de tristesse, un plomb de tristesse, une tache de tristesse. A part les saints et quelques chiens errants, nous sommes tous plus ou moins contaminés par la maladie de la tristesse. Plus ou moins. Même dans nos fêtes, elle peut se voir. La joie est la matière la plus rare dans ce monde. Elle n'a rien à voir avec l'euphorie, l'optimisme ou l'enthousiasme. Elle n'est pas un sentiment. Tous nos sentiments sont soupçonnables. La joie ne vient pas du dedans, elle surgit du dehors - une chose de rien, circulante, aérienne, volante. On lui accorde beaucoup moins de crédit qu'à la tristesse qui, elle, fait valoir ses antécédents, son poids, sa profondeur. La joie n'a aucun antécédent, aucun poids, aucune profondeur. Elle est toute en commencements, en envols, en vibrations d'alouette. C'est la chose la plus précieuse et la plus pauvre du monde. Il n'y a guère que les enfants pour la voir. Les enfants, les saints, les chiens errants.

Christian Bobin
La plus que vive

Au détour d'une phrase, j'ai parfois envie de dire à ce magnifique (et humble) auteur que je ne suis pas d'accord, que je ne veux pas entrer en concurrence avec les chiens errants par exemple, et puis une évidence, une lumière rayonnante sinon éblouissante, un quasi-absolu, une profonde simplicité... et je ressors apaisé et serein, livré le cœur lié au partage.

lundi 13 juin 2011

L'aucteur au lecteur

En feuilletant les Essais de Michel Montaigne, imprimés (en 1843) en français de 1580 par Lavigne, libraire-éditeur à Paris, je  me suis intéressé pour une fois à l'avant-propos de l'auteur. Et ce que j'y ai trouvé, je peux facilement, avec un strict minimum d'imagination, le transposer au contenu de mon blog. Amis lecteurs, passez au-delà de la difficulté épisodique de lire le vieux françois, et suivez-moi. Ah, juste une précision, je ne suis pas pressé, moi, que mes parents et amis me perdent...

L'aucteur au lecteur

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dez l'entree, que ie ne m'y suis proposé aulcune fin, que domestique et privee: ie n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire; mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Ie l'ay voué à la commodité particuliere des mes parents et amis: à ce que m'ayants perdu (ce qu'ils ont à faire bientost), ils y puissent retrouver quelques traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la cognoissance qu'ils ont euë de moy. Si c'eust été pour rechercher la faveur du monde, ie me feusse paré de beautez empruntees: ie veulx qu'on m'y veoye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice; car c'est moy que ie peinds. Mes deffauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publicque me l'a permis. Que si i'eusse esté parmy ces nations qu'on dict vivre encore soubs la doulce liberté des premieres loix de nature, ie t'asseure que ie m'y feusse tresvolontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, ie suis moy mesme la matiere de mon livre; ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subiect si frivole et si vain; adieu donc.

De Montaigne, ce 12 de juin 1580.