mardi 31 mai 2011

Bateau ivre

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
...

 photo prise auprès de Saumur, juillet 2008

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud

Ivresse des mots émotionnels, éternelle beauté de poésie pure...

mardi 17 mai 2011

Ave Maria de Caccini

Nous connaissons tous l'illustrissime Adagio pour orchestre à cordes et orgue, présenté comme une œuvre de musique baroque sous le nom d'Adagio d'Albinoni (1671-1751). Nous savons aussi que cette œuvre a été composée en fait en 1945 par le musicologue italien Remo Giazzoto (1910-1998) à partir d’un fragment contenant quelques éléments d’une œuvre perdue de Tomaso Albinoni.
L'Ave Maria de Caccini, que je présente aujourd'hui, est une œuvre, un pastiche peut-on dire, composée en réalité par Vladimir Vavilov en 1970.
On ne sait pas d’où vient l’attribution à Giulio Caccini (1551-1618) car Vavilov a édité et enregistré sa composition comme une œuvre anonyme. L’attribution à Caccini est d’autant plus étonnante que cet Ave Maria est totalement étranger au style du compositeur italien et à celui de son époque (source : Wikipedia).
Au passage, je découvre Sumi Jo, soprano sud-coréenne. Jolie voix, jolie personne en plus...

jeudi 28 avril 2011

Les deux Cités

La Vie m'enleva sur ses ailes et me transporta au sommet du mont Jeunesse. Puis elle me fit signe de regarder derrière moi. Je me retournai et je vis une cité étrange, d'où s'élevait une fumée sombre aux multiples couleurs qui se mouvaient lentement tels des fantômes. Un mince nuage dissimulait presque entièrement la cité à mon regard.
Après un instant de silence, je m'exclamai: "Vie, qu'est-ce là ce que je vois?"
Et la Vie répondit: "C'est la Cité du Passé. Contemple-la et médite."
J'observai ce spectacle merveilleux et j'aperçus maints objets et monuments: les salles construites pour l'Action, dressées tels des géants sous les ailes du Sommeil; les temples de la Parole autour desquels planaient des esprits qui hurlaient de désespoir et chantaient des chants d'espoir. Je vis les églises bâties par la Foi et détruites par le Doute. Je distinguai les minarets de la Pensée, leurs flèches dressées telles les mains tendues des mendiants; je vis les avenues du Désir d'étirer comme des rivières dans les vallées; les entrepôts de secrets gardés par les sentinelles de la Dissimulation et pillés par les voleurs de la Révélation; les tours de la Puissance érigées par le Courage et démolies par la Peur; les temples des Rêves, embellis par le Sommeil et anéantis par la Vigilance; les petites cahutes habitées par la Fragilité; les mosquées de la Solitude et de l'Abnégation; les instituts d'enseignement illuminés par l'Intelligence et enténébrés par l'Ignorance; les tavernes de l'Amour, où les amants s'enivraient et où le Néant se moquait d'eux; les théâtres sur la scène desquels la Vie jouait son rôle et où la Mort parachevait les tragédies de la Vie.
Telle est la Cité du Passé -en apparence lointaine mais en réalité proche-, visible, bien qu'à peine, entre les nuages sombres.
Puis la Vie me fit signe et dit: "Suis-moi. Nous nous sommes trop longtemps attardés." Je demandai: "Vie, où allons-nous?"
Et la Vie répondit: "Dans la Cité du Futur."
Alors je dis: "Vie, aie pitié de moi. je suis las, mes pieds sont meurtris et mes forces m'ont quitté."
Mais la Vie rétorqua: "Continue d'avancer, mon ami. S'attarder n'est que lâcheté. Rester à tout jamais à contempler la Cité du Passé n'est que Déraison. Vois, la Cité du Futur te fait signe..."

Khalil Gibran
La voix de l'éternelle sagesse
Traduction de Pascale Haas

mercredi 6 avril 2011

La bande-son d'un livre

Tout livre bien né devrait être un exercice rythmique; l'auteur le sent en le murmurant, ce qui revient à lui faire subir une lecture silencieuse; il arrive parfois qu'il en capte la musique intérieure; il lui en faut moins alors pour croire que la grâce lui est tombée dessus. Job est aussi le patron des musiciens et des ménestrels...
On ignore l'intonation originelle du Livre de Job. Question de souffle et de respiration, la poésie est une affaire pneumatique. Difficile d'entendre un poème dans ces conditions et de capter son énergie secrète sans l'avoir dans le creux de l'oreille. Qui saura jamais dire la couleur musicale des silences de Job?
Chaque livre a sa bande originale. Une bande-son. La musique dans le livre et la musique du livre. Elles sont plus secrètes que les musiques du film car elles ne s'affichent pas; on les chercherait en vain dans les rayons des disquaires; les radios ne les diffusent pas.

Pierre Assouline
Vies de Job
Éditions NRF

Livre dense, riche et presque pathétique d'un biographe cerné par son personnage et qui, après tant de recherches, de rencontres, de voyages (dans le temps et l'espace), de découvertes, de télescopages, se pose encore beaucoup de questions, comme tout lecteur exégète de la Bible.

mercredi 16 mars 2011

Retour d'Afrique

La scène qui suit a eu lieu sur un vol d'une compagnie aérienne entre Johannesbourg et Londres, au temps de l'apartheid.
Une femme blanche, d'environ cinquante ans, s'assied à côté d'un Noir. Visiblement perturbée, elle appelle l'hôtesse de l'air.
- Quel est votre problème, Madame ? demande l'hôtesse.
- Mais vous ne le voyez donc pas ? répond la dame. Vous m'avez placée à côté d'un Noir. je ne supporte pas de rester à côté d'un de ces êtres répugnants. Donnez-moi un autre siège.
- S'il vous plaît, calmez-vous, dit l'hôtesse. Presque toutes les places de ce vol sont prises. Je vais voir s'il y a une place disponible.
L'hôtesse s'éloigne et revient quelques minutes plus tard.
- Madame, comme je le pensais, il n'y a plus aucune place libre dans la classe économique. J'ai parlé au commandant et il m'a confirmé qu'il n'y a plus de place non plus dans la classe exécutive. Toutefois, nous avons encore une place en première classe.
Avant que la dame puisse faire le moindre commentaire, l'hôtesse continue
- Il est tout-à-fait inhabituel dans notre compagnie de permettre à une personne de classe économique de s'asseoir en première classe. Mais, vu les circonstances, le commandant trouve qu'il serait scandaleux d'obliger quelqu'un à s'asseoir à côté d'une personne aussi désagréable.
Et, s'adressant au Noir
- Donc, Monsieur, si vous le souhaitez, prenez votre bagage à main, car un siège de première classe vous attend.
Et tous les passagers autour qui, choqués, assistaient à la scène, se sont levés et ont applaudi...

Lu dans le petit livret "Voyage intérieur, paroles pour toutes les circonstances de la vie", textes recueillis par Jean-Yves Bonnamour. Vu chez Maguy (Belle-Maman)

jeudi 10 mars 2011

Schubert sans Barry Lyndon

Je veux donner une suite rectificative à mon message du 12 août 2009 (Musique et film). Loin d'ignorer les somptueux tableaux pastels et les foudroyants clairs-obscurs réalisés par Stanley Kubrick dans son film Barry Lyndon, je veux écouter pleinement et pour elle seule la musique qui berce presque mystérieusement les images du film (mais la douceur n'est que dans les images, pas dans le caractère de Barry Lyndon)...
Je veux donc écouter jusqu'à la petite mort le deuxième mouvement (andante) du deuxième Trio pour piano, violon et violoncelle de Franz Schubert. Ce morceau est magnifiquement interprété par Frank Braley (piano), Renaud Capuçon (violon) et Gautier Capuçon (violoncelle), flamboyante jeunesse au service de la poésie. Ils rejoignent dans le Panthéon des sept notes des maîtres universellement reconnus (Richter, Horowitz, Rostropovitch, Stern, Menuhin, pour ne citer qu'eux).
On s'asseoit, on se tait, on ferme ou non les yeux et on écoute...

mercredi 2 mars 2011

Des hommes et des animaux

Il nous est arrivé quelque chose d'étrange : tous nos sentiments et nos idées ont changé. Nous voyons en la mort le bref, rapide dernier instant, un sauveur, un libérateur venant briser nos chaînes. Les bêtes de la forêt me sont devenues si chères, me semblent si aimables, que cela me fait mal au cœur d'entendre comparer les criminels régnant aujourd'hui sur l'Europe à des animaux. Il n'est pas vrai que Hitler ait quelque chose de bestial. Il est, j'en suis profondément convaincu, un produit typique de l'humanité moderne. C'est l'humanité dans son ensemble qui l'a engendré et élevé et il exprime ouvertement, sans détour, ses désirs les plus intimes et les plus secrets.
Une nuit, dans une forêt où je me cachais, j'ai rencontré un chien, un chien malade, affamé, peut-être aussi fou, avec sa queue entre les jambes. Nous avons immédiatement senti tous deux la ressemblance entre nos conditions, car celle des chiens n'est nullement meilleure que la nôtre. Il s'est blotti contre moi, a enfoui sa tête dans mon giron et m'a léché les mains. Je crois n'avoir jamais pleuré comme cette nuit-là; je l'ai pris dans mes bras et j'ai sangloté comme un enfant. Si je déclare qu'en ce temps-là j'enviais les bêtes, personne ne s'en étonnera. Mais ce que j'éprouvais à cet instant, c'était plus que de l'envie, c'était de la honte. J'avais honte devant ce chien d'être non un chien mais un homme. Voilà donc à quoi nous en sommes arrivés: à penser que la vie est un malheur, la mort une délivrance, l'être humain un fléau, l'animal un idéal, le jour une horreur, la nuit une rémission.

Extrait de Yossel Rakover s'adresse à Dieu, de Zvi Kolitz, traduit de l'allemand par Léa Marcou.

Ce court texte (23 pages), absolument magnifique, intense, lumineux et dépouillé, donc essentiel, a été publié en septembre 1946 par une revue yiddish de Buenos Aires. Il se présente comme l'ultime message d'un combattant du ghetto de Varsovie, qui sait bien qu'il va mourir après avoir tout perdu, ses biens, sa femme et ses six enfants.
Très vite, l'intense apostrophe de Yossel Rakover qui, tel un nouveau Job, appelle Dieu à la barre, va devenir un symbole, le dernier testament de la révolte contre l'injustice. (4ème de couverture)

Le texte a vite échappé à son auteur. Il a fallu toute la patience et l'obstination d'un journaliste allemand, Paul Budde, pour retrouver l'auteur et reconstituer un invraisemblable puzzle. Cette véritable aventure suit le texte Yossel Rakover... dans le livre de Zvi Kolitz.

J'ai découvert ce texte (ce livre) grâce au livre Vies de Job, de Pierre Assouline, que je suis en train de lire et dont je parlerai peut-être prochainement.

dimanche 20 février 2011

Au coeur du coeur

A toi, Michèle de Malataverne, ce poème d'Andrée Chedid, pour un clin d'œil de merci, d'amitié et d'affection.

Au cœur de l'espace
Le Chant

Au cœur du chant
Le Souffle

Au cœur du souffle
Le Silence

Au cœur du silence
L'Espoir

Au cœur de l'espoir
L'Autre

Au cœur de l'autre
L'Amour

Au cœur du cœur
Le Cœur

Rythmes
2003