mercredi 28 décembre 2011

Monsieur Linh

Monsieur Linh fait signe à son ami de le suivre. Il quitte le sentier et s'enfonce dans la forêt. Le dernier soleil dépose çà et là des pièces d'or sur le tapis de mousse, et soudain, jaillissant de cette mosaïque verte mêlée de feu, une source apparaît. Elle naît entre deux pierres et son eau qui s'élance suit cinq directions, comme si elle dessinait la forme d'une main tendue et de cinq doigts écartés, une main ouverte, une main offerte. Les cinq filets d'eau disparaissent ensuite dans le sol, quelques pas plus loin, aussi miraculeusement qu'ils étaient venus à la lumière.
"Cette source n'est pas une source ordinaire, dit Monsieur Linh au gros homme. On raconte que son eau a le pouvoir de donner l'oubli à celui qui la boit, l'oubli des mauvaises choses. Lorsque l'un d'entre nous sait qu'il va mourir, il s'en va vers la source, seul. Tout le village sait où il va, mais personne ne l'accompagne. Il faut qu'il soit seul à faire le chemin, et seul à s'agenouiller ici. Il vient boire l'eau de la source et aussitôt qu'il l'a bue, sa mémoire devient légère: ne restent en elle que les jolis moments et les belles heures, tout ce qu'il y a de doux et d'heureux. Les autres souvenirs, ceux qui coupent, ceux qui blessent, ceux qui entaillent l'âme et la dévorent, tous ceux-là disparaissent, dilués dans l'eau comme une goutte d'encre dans l'océan."

(ce passage est un rêve de Monsieur Linh, très significatif...)

Philippe Claudel
La petite fille de Monsieur Linh


"Un récit aussi bref que brûlant dont les braises ne s’éteignent pas, le livre refermé"
Philippe Jean Catinchi
Le Monde des livres
4° de couverture

jeudi 22 décembre 2011

Autour des mots

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours eu une grande passion pour les mots, et le champ des recherches et surtout des découvertes qu'il me reste à cultiver en espérant une belle et bonne récolte, ce champ est tellement vaste que je vais demander un supplément de vie de quelques siècles pour espérer le connaître un peu mieux.
Ma toute première lumière en la matière est venue de la lecture du livre Les Mots de Jean-Paul Sartre (pour une fois que je comprenais ce qu'il écrivait). Depuis, j'ai complété par des lectures diverses et différentes en cherchant la richesse du vocabulaire (exemple: Marguerite Yourcenar), la finesse des jeux de mots (Sacha Guitry ou Alphonse Allais, entre autres), l'inventivité (Georges Pérec en champion). J'ai même tâté de la contrepèterie sans m'y attarder, je suis resté plus longtemps sur le cas des charades à tiroir. J'ai été un fan de Pierre Dac. J'ai dévoré des livres faisant la somme de tout qui touche aux mots, en particulier Claude Gagnière (Au bonheur de mots). Je suis toujours à l'affût de belles découvertes et il m'arrive d'en faire part (voir mon message sur Les rillettes de Proust, du 13 avril 2010).
Aujourd'hui, je veux dire tout le bien que je pense d'un petit livre: Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde, d'Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow. Les anagrammes, brillantes pour la plupart car chargées du même sens que leur origine, sont accompagnées de textes fort bien documentés. Voici quelques exemples.
- Antoine de Saint-Exupéry -> doux sire y était en panne
- Le massif des Ecrins -> les défis sans merci
- Vercingétorix, roi des Gaules -> digne vers toi, glorieux César
- Les éditions Flammarion -> l'arôme des mots à l'infini
- Le commandant Cousteau -> tout commença dans l'eau
- Entreprise Monsanto -> poison très rémanent
- Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand -> valsera d'abord au son du piano d'un génie étranger.

A vos lectures...

lundi 12 décembre 2011

Proverbe

Aperçois-tu un homme prompt à parler ?
Il y a plus à espérer d'un sot que de lui.

Proverbes 29, v. 20
Traduction TOB

vendredi 9 décembre 2011

Sanctus

Le Sanctus de la Messe solennelle de Gounod... Oeuvre qui peut paraître pompeuse et emphatique et il n'y a que Jessye Norman pour une interprétation à la hauteur. J'avais naguère (c'était du temps d'Annecy) un bon copain, Gilles, dont je regrette l'éloignement, qui souhaitait que ce morceau soit joué à son enterrement, dans cette version de Jessye Norman. Je n'en suis pas là, loin de là même, mais quand on dit "avoir la chair de poule" en écoutant de la musique, pour moi c'est valable avec ce Sanctus.

mercredi 30 novembre 2011

Comme un souffle fragile

Ceux qui pratiquent, à l'occasion ou régulièrement, les cantiques reconnaîtront-ils ce "Comme un souffle fragile" (de Pierre Jacob -paroles- et Gaëtan de Courrèges -musique, avec harmonisation de François Rauber-) régulièrement chanté à toutes occasions ... mais, hélas, pas de cette façon-là... et j'en connais plusieurs qui le regrettent...

jeudi 24 novembre 2011

Un soin palliatif particulier

L'auteur accompagne sa grand-mère dans les derniers instants de sa vie, dans une chambre d'hôpital...

J'ai pensé que je devais lui lire quelque chose. Peut-être m'entendait-elle. Je voulais lui lire de la poésie... Mais pas moyen de trouver le moindre recueil. Il y avait une petite bibliothèque au bout du couloir, qui ressemblait davantage à une déchetterie littéraire.... Subitement, mon oeil a été attiré par un petit guide de voyage. Cela s'appelait Un long week-end à Rome... Je me suis dit que ça ferait l'affaire... La lecture dura toute la nuit, avec l'impression que tout cela était réel: nous avons passé trois jours à Rome. A la fin du voyage, ma grand-mère fermait les yeux. Elle ne respirait plus. Je ne sais pas à quel moment elle est morte; je ne sais pas si elle est morte pendant un passage sur un restaurant dont la spécialité était le risotto aux asperges ou bien pendant la description du parc de la villa Borghèse, mais je peux affirmer qu'elle est partie paisiblement, sans le moindre soubresaut, sans la moindre violence. Le coeur a quitté le corps avec politesse. Je l'ai regardée pendant de longues minutes. On savait la mort, on la connaissait, et pourtant elle arrivait toujours comme une stupéfaction. Cela me paraissait fou que son corps soit subitement vide de vie; que son esprit soit vide de pensée. Et je trouvais choquant de ne pouvoir remédier à cette tragédie.

David Foenkinos
Les souvenirs

J'ai choisi cet extrait pour une raison bien particulière: il me fait revenir, en force et avec beaucoup d'émotion, un mois en arrière, au stage "La Mort et Moi", dont j'ai déjà un peu parlé. Je pense en particulier à un exercice, pratiqué à deux, une approche concrète, mais je n'avais pas pensé à un guide de ce genre de voyage...

Quoi qu'il en soit, bravo M. Foenkinos, c'est un livre très fort, et puis, comme le dit la 4ème de couverture, vous avez vraiment "un art maîtrisé des formules singulières ou poétiques".

samedi 12 novembre 2011

Etty Hillesum

Il y a déjà quelques mois que je souhaite faire part d'une très belle découverte (pour moi, en tout cas) en matière de lecture, le journal bouleversant, écrit entre 1941 et 1943, d'une jeune juive néerlandaise, Etty Hillesum. Née en janvier 1914, titulaire d'une maîtrise de droit au tout début de la seconde guerre, elle découvre après 1940 ses liens avec son "peuple" et développe une foi très personnelle teintée de mysticisme. Puis elle rencontre en février 1941 un psychothérapeute très spécial (qui se dit "psychochirologue"), Julius Spier, dont elle devient la cliente, l'élève, la secrétaire, l'amie de cœur, qui lui fait découvrir la richesse de la Bible, de Saint Augustin, ainsi que la poésie de Rilke. La même année, elle commence l'écriture d'un journal, entre autres chronique des persécutions subies par les juifs néerlandais. Elle le tiendra jusqu'à sa déportation en 1943. Engagée dans les services administratifs du Conseil juif d'Amsterdam en juillet 1942, elle est envoyée à sa demande au camp de transit de Westerbork, où elle choisit de rester sans tirer avantage de son statut de fonctionnaire (elle déteste sa position de privilégiée et en ressent un profond malaise). Déportée avec les siens en septembre 1943, elle meurt le 30 novembre à Auschwitz. (Aides : l’avant-propos du livre et la revue Clés de février-mars 2011)

Pourquoi ai-je tant attendu avant d'inciter mes lecteurs à se précipiter sur ce livre? Bonne question. Ce n'est pas de la négligence, peut-être seulement la crainte de ne pas rendre compte avec suffisamment de précision de mon émotion et de mon admiration pour une telle richesse, une telle profondeur, une telle sincérité, tout simplement une telle beauté. Et puis, j'ai lu un article d'André Comte-Sponville dans le numéro de la revue Clés que j'ai cité plus haut. Ce philosophe écrivant assurément mieux que moi, et je n'en fais aucun complexe, je lui laisse quelques instants la parole (à noter, ce qui n'est pas étonnant, que c'est Christian Bobin qui lui a fait découvrir Etty Hillesum).

"Comme on aimerait être son ami, son mari, son fils, son amant! Elle est heureuse et libre, malgré la guerre, malgré la Gestapo, malgré l'extermination qu'elle voit venir. Le réel est à prendre ou à laisser. Elle le prend tout entier. Ni rancœur, ni haine, ni résignation: il suffit de comprendre et d'accepter."

Enfin, je cite deux passages du livre.
"Ne pourrait-on apprendre aux gens qu'il est possible de travailler à sa vie intérieure, à la reconquête de la paix en soi. De continuer à avoir une vie intérieure productive et confiante, par-dessus la tête -si j'ose dire- des angoisses et des rumeurs qui vous assaillent. Ne pourrait-on leur apprendre que l'on peut se contraindre à s'agenouiller dans le coin le plus reculé et le plus paisible de son moi profond et persister jusqu'à sentir au-dessus de soi le ciel s'éclaircir, rien de plus, mais rien de moins."
"Ce n'est plus moi en particulier qui veux ou dois faire telle ou telle chose: la vie est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s'accorder tant d'importance à soi-même, à s'agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, de ce puissant et éternel courant qu'est la vie."

lundi 24 octobre 2011

La vache blanche et la vache noire

De même que Confucius recommandait, avant toute entreprise, de se mettre d'accord sur le sens précis des mots, de même chacun sent bien que la bonne question est la condition nécessaire à toute réponse acceptable. Dans le cas de la tradition zen, la question, si elle est bien posée, si elle met en œuvre en un instant toutes les facultés de l'esprit et du cœur, n'a même pas besoin d'une réponse. Elle a déjà rempli son rôle. Ainsi (...) une question parmi les classiques: "Deux mains qui claquent l'une contre l'autre font entendre un bruit. Quel est le bruit d'une seule main?"
L'histoire suivante, qu'il faut dire ou lire lentement, se raconte de nos jours dans le pays basque espagnol. Certains la tiennent pour une des meilleures histoires du monde.

Un paysan tranquille et taciturne gardait deux vaches qui broutaient dans un pré et il ne faisait rien d'autre.
Un autre paysan, qui passait par là, s'assit au bord du pré, sur un petit mur, il resta un moment silencieux (dans ce pays, les conversations sont lentes et réfléchies) et finalement demanda:
- Elles mangent bien, les vaches?
- Laquelle? dit l'autre.
Le paysan de passage, quelque peu décontenancé par cette question, dit alors, comme au hasard:
- La blanche.
- La blanche, oui, dit le premier.
- Et la noire?
- La noire aussi.
Après ce premier échange, les deux hommes restèrent un assez long moment sans parler, les yeux posés sur le paysage familier, les montagnes, le village.
Puis le second paysan demanda:
- Et elles donnent beaucoup de lait?
- Laquelle? dit aussitôt l'autre.
- La blanche.
- La blanche, oui.
- Et la noire?
- La noire aussi.
Un autre silence suivit, qui dura aussi longtemps que les autres. Au cours de ce silence, les deux hommes ne se regardèrent pas. On n'entendait que le bruit paisible des deux vaches qui tondaient l'herbe.
Le deuxième paysan quitta finalement le silence et dit:
- Mais pourquoi me demandes-tu toujours "laquelle"?
- Parce que, répondit le premier, la blanche est à moi.
- Ah, dit l'autre.
Il réfléchit encore un peu et demanda pour finir, non sans une secrète appréhension:
- Et la noire?
- La noire aussi.

Jean-Claude Carrière
Le cercle des menteurs.
Contes philosophiques du monde entier.

Je lis depuis quelques temps, par petites touches, ce livre délicieux qui permet d'aller beaucoup plus loin que de simples historiettes et qui nous fait creuser, y compris en nous, pour trouver quelques vérités premières bienfaitrices et salvatrices.