jeudi 21 juillet 2011

La beauté

Si nous revenons au thème de la beauté, nous pouvons dire que dans la durée qui habite une conscience, la beauté attire la beauté, en ce sens qu'une expérience de beauté rappelle d'autres expériences de beauté précédemment vécues, et dans le même temps, appelle aussi d'autres expériences de beauté à venir. Plus l'expérience de beauté est intense, plus le caractère poignant de sa brièveté engendre le désir de renouveler l'expérience, sous une forme forcément autre, puisque toute expérience est unique. Autrement dit, dans la conscience en question, nostalgie et expérience confondues, chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis promis. 

Deuxième méditation
François Cheng
Cinq méditations sur la beauté

vendredi 24 juin 2011

La tristesse et la joie

Il y a quelque chose de terrible dans chaque vie. Il y a, dans le fond de chaque vie, une chose terriblement lourde, dure et âpre. Comme un dépôt, un plomb, une tache. Un dépôt de tristesse, un plomb de tristesse, une tache de tristesse. A part les saints et quelques chiens errants, nous sommes tous plus ou moins contaminés par la maladie de la tristesse. Plus ou moins. Même dans nos fêtes, elle peut se voir. La joie est la matière la plus rare dans ce monde. Elle n'a rien à voir avec l'euphorie, l'optimisme ou l'enthousiasme. Elle n'est pas un sentiment. Tous nos sentiments sont soupçonnables. La joie ne vient pas du dedans, elle surgit du dehors - une chose de rien, circulante, aérienne, volante. On lui accorde beaucoup moins de crédit qu'à la tristesse qui, elle, fait valoir ses antécédents, son poids, sa profondeur. La joie n'a aucun antécédent, aucun poids, aucune profondeur. Elle est toute en commencements, en envols, en vibrations d'alouette. C'est la chose la plus précieuse et la plus pauvre du monde. Il n'y a guère que les enfants pour la voir. Les enfants, les saints, les chiens errants.

Christian Bobin
La plus que vive

Au détour d'une phrase, j'ai parfois envie de dire à ce magnifique (et humble) auteur que je ne suis pas d'accord, que je ne veux pas entrer en concurrence avec les chiens errants par exemple, et puis une évidence, une lumière rayonnante sinon éblouissante, un quasi-absolu, une profonde simplicité... et je ressors apaisé et serein, livré le cœur lié au partage.

lundi 13 juin 2011

L'aucteur au lecteur

En feuilletant les Essais de Michel Montaigne, imprimés (en 1843) en français de 1580 par Lavigne, libraire-éditeur à Paris, je  me suis intéressé pour une fois à l'avant-propos de l'auteur. Et ce que j'y ai trouvé, je peux facilement, avec un strict minimum d'imagination, le transposer au contenu de mon blog. Amis lecteurs, passez au-delà de la difficulté épisodique de lire le vieux françois, et suivez-moi. Ah, juste une précision, je ne suis pas pressé, moi, que mes parents et amis me perdent...

L'aucteur au lecteur

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dez l'entree, que ie ne m'y suis proposé aulcune fin, que domestique et privee: ie n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire; mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Ie l'ay voué à la commodité particuliere des mes parents et amis: à ce que m'ayants perdu (ce qu'ils ont à faire bientost), ils y puissent retrouver quelques traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la cognoissance qu'ils ont euë de moy. Si c'eust été pour rechercher la faveur du monde, ie me feusse paré de beautez empruntees: ie veulx qu'on m'y veoye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice; car c'est moy que ie peinds. Mes deffauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publicque me l'a permis. Que si i'eusse esté parmy ces nations qu'on dict vivre encore soubs la doulce liberté des premieres loix de nature, ie t'asseure que ie m'y feusse tresvolontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi, lecteur, ie suis moy mesme la matiere de mon livre; ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subiect si frivole et si vain; adieu donc.

De Montaigne, ce 12 de juin 1580.

mercredi 8 juin 2011

Duo des fleurs

Celles et ceux qui ont la gentillesse de suivre sur mon blog mes élucubrations, circonvolutions, considérations, observations, appréciations, divagations et autres réflexions (parfois) ont certainement remarqué que je fais souvent appel à YouTube et principalement à des extraits de concerts de musique classique, qui sont autant de coups de cœur que j'invite à partager avec moi. J'en ai déjà cité beaucoup et ce n'est pas fini...

Ce que je présente ce matin est le Duo des Fleurs, tiré de Lakmé, opéra de Léo Delibes. Anna Netrebko (soprano) et Elina Garanca (mezzo-soprano) en sont les interprètes. Je ne les connais pas, et je ne sais rien non plus de l'orchestre et du chef, mais qu'importe, écoutons sans fermer les yeux pour apprécier de si gracieuses personnes...

mardi 31 mai 2011

Bateau ivre

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;
...

 photo prise auprès de Saumur, juillet 2008

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud

Ivresse des mots émotionnels, éternelle beauté de poésie pure...

mardi 17 mai 2011

Ave Maria de Caccini

Nous connaissons tous l'illustrissime Adagio pour orchestre à cordes et orgue, présenté comme une œuvre de musique baroque sous le nom d'Adagio d'Albinoni (1671-1751). Nous savons aussi que cette œuvre a été composée en fait en 1945 par le musicologue italien Remo Giazzoto (1910-1998) à partir d’un fragment contenant quelques éléments d’une œuvre perdue de Tomaso Albinoni.
L'Ave Maria de Caccini, que je présente aujourd'hui, est une œuvre, un pastiche peut-on dire, composée en réalité par Vladimir Vavilov en 1970.
On ne sait pas d’où vient l’attribution à Giulio Caccini (1551-1618) car Vavilov a édité et enregistré sa composition comme une œuvre anonyme. L’attribution à Caccini est d’autant plus étonnante que cet Ave Maria est totalement étranger au style du compositeur italien et à celui de son époque (source : Wikipedia).
Au passage, je découvre Sumi Jo, soprano sud-coréenne. Jolie voix, jolie personne en plus...

jeudi 28 avril 2011

Les deux Cités

La Vie m'enleva sur ses ailes et me transporta au sommet du mont Jeunesse. Puis elle me fit signe de regarder derrière moi. Je me retournai et je vis une cité étrange, d'où s'élevait une fumée sombre aux multiples couleurs qui se mouvaient lentement tels des fantômes. Un mince nuage dissimulait presque entièrement la cité à mon regard.
Après un instant de silence, je m'exclamai: "Vie, qu'est-ce là ce que je vois?"
Et la Vie répondit: "C'est la Cité du Passé. Contemple-la et médite."
J'observai ce spectacle merveilleux et j'aperçus maints objets et monuments: les salles construites pour l'Action, dressées tels des géants sous les ailes du Sommeil; les temples de la Parole autour desquels planaient des esprits qui hurlaient de désespoir et chantaient des chants d'espoir. Je vis les églises bâties par la Foi et détruites par le Doute. Je distinguai les minarets de la Pensée, leurs flèches dressées telles les mains tendues des mendiants; je vis les avenues du Désir d'étirer comme des rivières dans les vallées; les entrepôts de secrets gardés par les sentinelles de la Dissimulation et pillés par les voleurs de la Révélation; les tours de la Puissance érigées par le Courage et démolies par la Peur; les temples des Rêves, embellis par le Sommeil et anéantis par la Vigilance; les petites cahutes habitées par la Fragilité; les mosquées de la Solitude et de l'Abnégation; les instituts d'enseignement illuminés par l'Intelligence et enténébrés par l'Ignorance; les tavernes de l'Amour, où les amants s'enivraient et où le Néant se moquait d'eux; les théâtres sur la scène desquels la Vie jouait son rôle et où la Mort parachevait les tragédies de la Vie.
Telle est la Cité du Passé -en apparence lointaine mais en réalité proche-, visible, bien qu'à peine, entre les nuages sombres.
Puis la Vie me fit signe et dit: "Suis-moi. Nous nous sommes trop longtemps attardés." Je demandai: "Vie, où allons-nous?"
Et la Vie répondit: "Dans la Cité du Futur."
Alors je dis: "Vie, aie pitié de moi. je suis las, mes pieds sont meurtris et mes forces m'ont quitté."
Mais la Vie rétorqua: "Continue d'avancer, mon ami. S'attarder n'est que lâcheté. Rester à tout jamais à contempler la Cité du Passé n'est que Déraison. Vois, la Cité du Futur te fait signe..."

Khalil Gibran
La voix de l'éternelle sagesse
Traduction de Pascale Haas

mercredi 6 avril 2011

La bande-son d'un livre

Tout livre bien né devrait être un exercice rythmique; l'auteur le sent en le murmurant, ce qui revient à lui faire subir une lecture silencieuse; il arrive parfois qu'il en capte la musique intérieure; il lui en faut moins alors pour croire que la grâce lui est tombée dessus. Job est aussi le patron des musiciens et des ménestrels...
On ignore l'intonation originelle du Livre de Job. Question de souffle et de respiration, la poésie est une affaire pneumatique. Difficile d'entendre un poème dans ces conditions et de capter son énergie secrète sans l'avoir dans le creux de l'oreille. Qui saura jamais dire la couleur musicale des silences de Job?
Chaque livre a sa bande originale. Une bande-son. La musique dans le livre et la musique du livre. Elles sont plus secrètes que les musiques du film car elles ne s'affichent pas; on les chercherait en vain dans les rayons des disquaires; les radios ne les diffusent pas.

Pierre Assouline
Vies de Job
Éditions NRF

Livre dense, riche et presque pathétique d'un biographe cerné par son personnage et qui, après tant de recherches, de rencontres, de voyages (dans le temps et l'espace), de découvertes, de télescopages, se pose encore beaucoup de questions, comme tout lecteur exégète de la Bible.